Une fable, c'est une histoire courte qui vise à instruire le lecteur tout en le distrayant. Dans celle qui suit, Lafontaine va rappeler l'importance de l'engagement personnel pour préserver ce qui nous est cher.
Un cerf, poursuivi, se réfugie dans une étable. Là des bœufs l’avertissent du danger mais il leur promet de leur montrer les meilleurs pâturages en échange de leur silence. Les bœufs acceptent et le cachent. Pendant la soirée, les valets et l’intendant passent sans le remarquer.
Le cerf se croit sauvé, mais un bœuf l’avertit : « L’homme aux cent yeux n’a pas encore fait sa ronde. » Le maître entre, remarque le désordre, puis découvre le cerf. Malgré ses supplications, le cerf est tué et partagé en festin.
Rien ne vaut l'oeil du maître donc, La Fontaine reprend ici la morale d'une fable d’Ésope similaire à propos d'un cheval mais va y ajouter une touche personnelle en évoquant en toute fin l'œil de l'amant. Cela signifie que seule une personne vraiment investie — qu’elle soit propriétaire, responsable ou passionnée — peut garantir une surveillance efficace et éviter les négligences.
La vigilance, l’engagement personnel et la supervision directe sont essentiels pour préserver ce qui nous est cher. Confier une tâche à autrui sans contrôle ni attention revient souvent à la négliger. Aujourd’hui, cette leçon s’applique à de nombreux domaines : La fable rappelle que la responsabilité ultime revient toujours à celui qui « possède » — au sens large — le projet ou le bien.
L'Œil du Maître
Un Cerf, s'étant sauvé dans une étable à Boeufs,
Fut d'abord averti par eux :
Qu'il cherchât un meilleur asile.
Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
Je vous enseignerai les pâtis (1) les plus gras ;
Ce service vous peut quelque jour être utile ;
Et vous n'en aurez point regret.
Les Boeufs à toutes fins promirent le secret.
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,
Comme l'on faisait tous les jours :
L'on va, l'on vient ; les Valets font cent tours,
L'Intendant même et pas un, d'aventure (2),
N'aperçut ni corps, ni ramures,
Ni Cerf enfin. L'habitant des forêts
Rend déjà grâce aux Boeufs, attend dans cette étable
Que chacun retournant au travail de Cérès (3),
Il trouve pour sortir un moment favorable.
L'un des Boeufs ruminant lui dit : Cela va bien ;
Mais quoi l'homme aux cent yeux (4) n'a pas fait sa revue.
Je crains fort pour toi sa venue ;
Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.
Là-dessus le Maître entre et vient faire sa ronde.
Qu'est ceci? dit-il à son monde.
Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers ;
Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;
Je veux voir désormais vos Bêtes mieux soignées.
Que coûte-t-il d'ôter toutes ces Araignées ?
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu.
Le Cerf est reconnu : chacun prend un épieu (5) ;
Chacun donne un coup à la Bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas,
Dont maint voisin s'éjouit (6) d'être.
Phèdre, sur ce sujet, dit fort élégamment :
Il n'est, pour voir, que l'oeil du Maître.
Quant à moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'Amant.



