Une fable, c'est une histoire courte qui vise à instruire le lecteur tout en le distrayant. Dans celle qui suit, Jean de La Fontaine nous a légué une expression encore très utilisée aujourd'hui : « souffler le chaud et le froid ».
L'histoire se déroule dans une grotte. Un satyre, créature mi-homme mi-bouc de la mythologie, partage un modeste repas avec sa famille lorsqu'un voyageur frigorifié vient chercher refuge contre la pluie. Hospitalier, le satyre l'invite à sa table.
Le passant commence alors par souffler sur ses mains. Intrigué, le satyre le regarde faire. L'homme tente simplement de se réchauffer. Quelques instants plus tard, on lui sert un bol de potage brûlant. Cette fois, il souffle sur la soupe. Le satyre n'y comprend plus rien : comment le même souffle peut-il réchauffer les mains et refroidir le potage ?
Méfiant, il finit par chasser son invité en lui lançant cette phrase devenue célèbre : "Arrière ceux dont la bouche souffle le chaud et le froid !"
Évidemment, le voyageur ne faisait rien d'extraordinaire. Mais La Fontaine ne cherche pas à donner une leçon de physique. Il utilise ce malentendu pour parler des comportements humains. Il faut se méfier de ceux qui tiennent des discours contradictoires, de ceux qui disent une chose puis son contraire selon leur intérêt ou selon leur interlocuteur. Dans la vie publique comme dans la vie privée, la cohérence inspire confiance ; l'ambiguïté, elle, suscite souvent la défiance.
Près de quatre siècles après sa publication, cette fable reste étonnamment actuelle. Car nous connaissons tous quelqu'un qui, un jour ou l'autre, a soufflé le chaud et le froid.
Le Satyre et le Passant
Au fond d'un antre sauvage
Un Satyre et ses enfants
Allaient manger leur potage,
Et prendre l'écuelle aux dents.
On les eût vus sur la mousse,
Lui, sa Femme, et maint Petit ;
Ils n'avaient tapis ni housse,
Mais tous fort bon appétit.
Pour se sauver de la pluie,
Entre un Passant morfondu.
Au brouet on le convie.
Il n'était pas attendu.
Son Hôte n'eut pas la peine
De le semondre deux fois.
D'abord avec son haleine
Il se réchauffe les doigts.
Puis sur le mets qu'on lui donne,
Délicat, il souffle aussi.
Le Satyre s'en étonne :
Notre hôte, à quoi bon ceci ?
L'un refroidit mon potage;
L'autre réchauffe ma main.
Vous pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre votre chemin.
Ne plaise aux Dieux que je couche
Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid !"



